La presse écrite dans l’œil du cyclone

Bassem Ennaifar

La presse tunisienne, en tant que business, a connu une année 2019 mitigée, pour ne pas dire difficile. Nous ne sommes pas un pays particulièrement consommateur de presse écrite, privilégiant essentiellement Facebook comme source d’information. Le modèle de génération de bénéfices de l’industrie est challengé par la disponibilité de contenus gratuits sur Internet et la confiscation de la publicité par Google et Facebook. L’érosion continue des ventes pousse à mener des réflexions sérieuses sur l’avenir du secteur.

Ces défis ne sont pas spécifiques à la Tunisie. Ils sont les casse-têtes des plus grandes maisons d’édition dans le monde. Plusieurs groupes ont choisi une stratégie mixte, combinant une présence sur Internet tout en gardant une version papier qui peut également être disponible dans la boîte mail des lecteurs qui acceptent de payer son prix. Même ce modèle a ses limites. En 2019, The Los Angeles Times a fixé comme objectif 150 000 nouveaux abonnés. Réalisation : 13 000 abonnés seulement !

Pour rester en vie, la réduction des coûts est devenue le cheval de bataille des éditeurs. La transaction qui a marqué l’année 2019, et qui s’est déroulée aux Etats-Unis, était induite par l’objectif de baisser les charges de 300 millions de dollars par an. Elle consistait en l’acquisition de Gannett (propriétaire d’USA Today et de plus de 100 autres publications régionales) par le géant New Media Investment Group, qui contrôle GateHouse Media, au prix de 1,4 milliard de dollars. Ensemble, les deux entités vont publier plus de 260 quotidiens et 300 hebdomadaires dans 47 États.

Mais si la taille du marché américain permet au secteur d’être assez bien valorisé, la situation n’est pas aussi bonne en Europe. En 2019, Elle, Télé 7 Jours, Public, Art & Décoration qui appartenaient au Groupe Lagardère ont changé de mains, passant sous le giron de Czech Media Invest. Coût de l’opération : 52 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 239 millions d’euros !

Une autre transaction a été réalisée en début d’année, avec la cession par l’italien Mondadori de ses magazines français (Sciences & Vie, Télé Star et Grazia) à Reworld Media pour la maudite somme de 70 millions d’euros. Les revenus de ces magazines sont de 300 millions d’euros ! Pour rappel, ces mêmes magazines ont été achetés en 2006 pour le joli chèque de 551 millions d’euros.

L’une des conséquences de ce qui se passe est l’apparition de la presse fantôme (ghost papers), un terme qui désigne de pauvres versions de publications autrefois robustes, produites par des journalistes sans expérience. La presse est un secteur comme les autres, si les bénéfices chutent, la qualité du produit suit la même direction. Et c’est là tout le risque, car c’est une porte d’entrée à la corruption.