Innover, oui ! Mais comment ?

Près de deux années auparavant nous écrivions « Innover ou disparaître » sur Le Manager (N° 230 du mois de mai 2017), à l’issue du XIXème Forum annuel de l’Economiste Maghrébin dédié, cette année-là, à « L’innovation clé de la croissance tunisienne ». Voilà que nous continuons à en parler comme il y a 20 ans quand toute l’attention de l’entreprise se portait sur la diminution des coûts et la maîtrise des filières de production autour de produits standardisés.

Par la suite et dans les années 1990, le choc de la mondialisation a ruiné les avantages acquis. Il est donc devenu, aujourd’hui, indispensable pour les entreprises d’innover afin de ne pas perdre toute visibilité, de sombrer, de disparaître ! L’innovation nous continuons donc à en parler, en boucle, comme une condition indispensable de survie et de développement pour de nombreuses entreprises sans résultats tangibles enregistrés.

C’est qu’il ne suffit plus au jour d’aujourd’hui d’en parler mais d’agir au grand jour face aux obstacles auxquels continuent d’être confrontées les entreprises. Intéressons-nous aux deux les plus contraignants, à savoir les ressources financières et les compétences.
L’innovation absorbe beaucoup de ressources financières au cours de ses différentes phases qui sont lourdes face à des moyens financiers, au demeurant, limités. En interne le financement est réalisé grâce au budget recherche et développement et à la capacité d’autofinancement des entreprises et en externe, à l’aide du capital risque et des appuis et subventions publics (PIRD, PNRI…)

Cependant, du fait de l’incertitude liée à l’innovation l’on comprend que les investisseurs extérieurs restent méfiants. Pour cela et afin d’éviter de tomber dans un gouffre financier, qui pourrait menacer sa survie, l’entreprise doit se montrer attentive aux modalités de financement. Notons qu’un projet d’innovation peut ne pas voir le jour, ou faire l’objet d’une renonciation, du simple fait lié aux seules difficultés de financement rencontrées par l’innovateur potentiel.

Outre les aspects financiers il y a, par ailleurs – c’est là le deuxième facteur – celui des compétences. Toute initiative d’innovation, au sein de l’entreprise, exige la présence ou fait appel à des talents. Alors que fait le pays pour créer un vivier capable de répondre aux besoins des entreprises?

Le mieux est de revenir à des sources de référence.

En janvier dernier a été publiée la nouvelle et sixième édition du classement mondial des pays en termes de compétitivité pour les talents à travers le monde (GTCI-Global Talent Competitiveness Index).

Le GTCI 2019 met en lumière les éléments-clés pour réussir grâce à l’entrepreneuriat et à l’innovation (culture, organisation, environnement, éducation…) et aider les gouvernements, les entreprises et les individus à mieux créer, attirer, retenir et développer les talents.
Le rapport confirme que les problématiques liées aux talents deviennent une préoccupation pour toutes les entreprises du pays, la performance des talents étant devenue primordiale pour stimuler la croissance et la prospérité. Le thème du rapport retenu pour 2019 est, précisément, «talent entrepreneurial et compétitivité globale».

Les résultats GTCI de cette année tentent de prouver que le talent entrepreneurial est le facteur clé de succès dans un monde en constante évolution. L’entretenir devient essentiel pour créer un environnement propice à son plein épanouissement dès lors que l’on vise la réussite et le maintien de son niveau de compétitivité. C’est là que l’on découvre un recul constant de la Tunisie durant les trois dernières années, en termes de classement comme de score réalisé.

En 2017 le pays était, globalement, à la 77ème place sur 118. Il est passé au 83ème rang sur 119 pays classés en 2018 réalisant un score de 36,4/100. Le voilà, en 2019, en 84ème position sur 119 avec un score réalisé en baisse à 34,37/100.
Quatre facteurs sont analysés pour établir ce classement 2019: La capacité à fournir un terrain favorable au développement de talents à travers le système éducatif (Tunisie 92ème/119); La capacité à retenir les talents à travers la qualité de vie assurée (Tunisie 67ème/119); La réglementation, le marché, et le climat des affaires c’est là que la Tunisie réalise ses plus mauvais score et classement (Tunisie 109ème/119); et la capacité à attirer les talents à travers la qualité de l’emploi qu’il offre, ainsi que le climat d’investissement pour les investisseurs étrangers (Tunisie 96ème/119).

Il apparaît ainsi une nette incapacité du pays à retenir ses talents. C’est ce que confirment du reste les chiffres communiqués par l’Ordre des ingénieurs tunisiens voilà moins d’une année. Ils apportent un éclairage conséquent et des plus sombres sur l’exode de nos compétences : 2.500 ingénieurs ont déjà quitté le pays dont une grande partie dans les TIC. Un déséquilibre remarquable se fait sentir, depuis, au niveau de l’offre et de la demande. Etant donné que le marché de l’emploi évolue rapidement, il y a danger dès lors que l’on n’est plus en mesure d’intéresser ses propres compétences dans de bonnes conditions. En effet, les individus et les entreprises risquent alors d’aller chercher des opportunités ailleurs.

Pour cela, les pays avancés, qui se trouvent dans le besoin, ne manquent pas d’arguments incitatifs.

A cet égard un administrateur du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), en France, signalait, récemment, que son pays et l’Europe allaient manquer cruellement, d’ici à quelques années de scientifiques, ingénieurs, universitaires et chercheurs dans le secteur public comme privé. Depuis cinq ans, nombreux sont ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme, individuellement ou collectivement, de l’Académie des sciences aux syndicats. Cette fatalité programmée se trouve être confirmée par la Commission européenne qui ne dit pas autre chose quand elle constate qu’il manque 700 000 scientifiques en Europe. Ce manque est de l’ordre de 100 000 rien qu’en France. Comme près de la moitié des scientifiques va devoir être remplacée en dix ans, cela va impliquer, pour la recherche, d’accroître fortement le potentiel humain public et privé ou faire son deuil d’une politique de l’innovation ou du développement d’industries à forte valeur ajoutée, faute de compétences disponibles formées pour la recherche.

Alors ne cherchons plus. Nous savons maintenant pourquoi nos talents s’exportent et nous savons où ils se trouvent. Le plus délicat reste maintenant à retenir les autres.

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