Un multilatéralisme sans les États-Unis serait-il possible ?

La guerre sans merci que mène Donald Trump contre la Chine menacerait-elle l’ordre commercial mondial ? Y aura-t-il un après-Trump du commerce international ? Experts et économistes ont tenté d’y répondre.

De G. à D.: Marouan Abassi, Jean Charles Simon, Afif Chalbi, Habib Karaouli, Leila Baghdadi et Philippe de Fontaine-Vive

Make America Great Again. Voilà un slogan qui aurait bouleversé non seulement la politique interne aux États-Unis, mais aussi le commerce mondial. Car invraisemblablement, les USA retrouvent la gloire de sa golden era à travers la ruine de ses ennemis … et de ses alliés. C’est du moins ce que laissent entendre les agissements du président américain Donald Trump.

Le nouvel ordre mondial

C’est en effet cette idée, explique Pascal Boniface, directeur général de l’IRIS, qui pousse le locataire du White House “à mener une guerre commerciale contre la Chine, à distribuer à volonté les sanctions économiques indistinctement contre les ennemis et les alliés de l’Amérique”. Le président Trump, explique l’expert, n’évoque pas le monde en termes d’amis et d’adversaires, mais en termes de “vassaux soumis aux États-Unis”. Cette approche anti-multilatéraliste risque pourtant d’avoir l’effet inverse. Boniface, intervenant au Forum de l’Économiste Maghrébin, a appelé à une sortie “de la dépendance stratégique et sécuritaire de l’Europe vis-à-vis des États-Unis”. Une sortie devenue selon lui plus nécessaire que jamais depuis l’élection en 2016 de Trump. Et d’insister: “Faisons-en un défi à relever. Profitons de son excessivité et du sentiment de répulsion qu’il suscite pour sortir d’une dépendance qui n’a plus lieu d’être et qui est dangereuse pour notre santé stratégique”.

Est-ce vraiment la faute à Trump ?

Bien que Pascal Lamy reconnaît que le commerce international est actuellement “secoué par une série de turbulences”, il affirme cependant que la politique n’y est qu’en partie responsable. Selon lui, la réaction de certaines franges des populations du monde occidental sont de plus en plus hostiles à la globalisation et au multilatéralisme. En effet, ceci s’explique par le fait qu’ils sont confrontés à des problèmes socioéconomiques alimentés par un manque de préparation aux conséquences qu’une économie globalisée puisse avoir. Ces populations se sentent exclues de cette globalisation, explique-t-il. L’ancien directeur général de l’OMC énumère en effet trois facteurs qui sont à l’origine de l’apparition de cette zone de turbulence.

Outre l’aspect politique discuté ci-dessus, Lamy évoque aussi une origine technique à ces bouleversements. “Au fur et à mesure que le libre-échange avance, la concurrence croît, notamment, avec l’émergence de la Chine dans le système”, indique-t-il. Il a même réfuté la théorie selon laquelle la Chine aurait violé les règles du commerce international. “L’ouverture de la Chine s’est faite dans des conditions justes”, persiste-t-il. Et d’ajouter : “C’est une impression qui a fait croire que le multilatéralisme était injuste au plan national, injuste au plan international”. Vient ensuite la troisième dimension systémique. “Nous sommes entrés, a-t-il affirmé, dans une phase de rivalités et de relations entre les Etats-Unis et la Chine beaucoup plus tendues que par le passé”. Cette tension est nourrie, selon lui, par le fait que les États-Unis optent pour le protectionnisme et opèrent un changement de fond à l’égard de la Chine.

La fin du multilatéralisme ?

Si la globalisation est désormais maltraitée, par ceux qui ont été jusqu’à un passé très proche, son porte-drapeau, est-elle en train de vivre ces derniers souffles ? Ou s’agit-il simplement d’une réorganisation de l’ordre mondial pour accommoder l’entrée sur le devant de la scène de nouveaux acteurs ? Pour les relations internationales, (r)assure Boniface, “un bouleversement profond de l’actuel système ne semble pas se profiler”. Et de rappeler que “l’avenir du multilatéralisme ne se réduit pas aux décisions des États-Unis. Il se jouera aussi dans les évolutions du système multilatéral lui-même et, tout particulièrement, dans sa capacité ou non à se réformer”.

Même son de cloche du côté de Pascal Lamy qui a déclaré: “Je ne crois pas à la fin de la globalisation”. “Autant je crois que les superstructures de la globalisation vont continuer à être diabolisées, autant les infrastructures de la globalisation, qui ont permis cette interpénétration commerciale considérable, vont résister”, a-t-il ajouté. Il y aura, selon lui, “des morceaux de globalisation un peu partout, des systèmes de globalisation appliqués à un certain nombre de secteurs”. En somme, l’ancien président de l’OMC estime que les échanges vont continuer à s’ouvrir même si ce sera à un rythme moins rapide qu’auparavant.

Pourquoi cette appréhension de la globalisation ?

Pour Hédi Larbi, ancien ministre de l’équipement, la globalisation du commerce s’est avérée positive sur le plan mondial, générant “une formidable hausse des exportations et par ricochet, de la croissance mondiale”. Dans la même lignée d’idée, Christian de Boissieu estime que la mondialisation “a réduit les inégalités en permettant à certains pays en développement d’émerger et certains pays émergents de devenir des pays avancés”. Il a affirmé qu’en Chine l’augmentation des exportations s’est répercutée positivement sur les salaires. Autre exemple cité par l’ancien président du conseil d’analyse économique : Les salaires qui ont également augmenté au Portugal et en Espagne depuis l’intégration des deux pays dans l’Union européenne. Si cette prospérité s’est traduite au niveau macro-économique de chaque pays, affirme Hédi Larbi, ceci n’était malheureusement pas le cas à l’échelle microéconomique.

Et pour preuve, “l’aggravation des inégalités sociales qui se sont davantage creusées à l’intérieur des pays”, a noté Boniface. Cependant, Hédi Larbi reconnait l’existence de plusieurs pays perdants; ceux en voie de développement qui n’ont pas mis en place des réformes profondes leur permettant d’en tirer profit. Par contre, “ceux parmi les pays émergents qui se sont industrialisés ont pu tirer leur épingle du jeu”, a-t-il ajouté. Le secteur privé est particulièrement concerné parce qu’il joue le rôle de locomotive dans l’intégration des pays émergents dans la globalisation mondiale. L’ancien ministre a fait savoir qu’uniquement 12 pays ont mis en place les institutions, les réformes et les réglementations nécessaires pour tirer profit de la globalisation du commerce international.

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