A la découverte de l’algue miracle

Son histoire est aussi vieille que la vie sur Terre… Algue microscopique en forme de spirale, la spiruline (arthrospiraplatensis) est une des premières formes de vie sur Terre. En Tunisie, on a appris à la cultiver. C’est avec Maher Gazdar, gérant d’Eden Life et Slim Essid, fondateur de Spiruline Bio Med que l’on pénètre dans le monde caché de cette algue miracle. Leur réussite n’en dément pas. Perchées au sud de la Tunisie, à Gafsa et à Médenine, Eden Life et Spiruline Bio Med sont deux jeunes entreprises spécialisées dans la culture de l’aliment du futur: la spiruline. Soutenues par le programme Mashrou3i, un partenariat public-privé entre le gouvernement tunisien, l’USAID, la Coopération italienne, HP Foundation et l’ONUDI, les deux entreprises font leur miel.

L’empire aztèque du Mexique ou encore le peuple Kanembou du nord-est du Tchad sont précurseurs en la matière. Les conquistadors espagnols de Cortès rapportent dans leurs mémoires l’habitude qu’avaient les Indiens de faire traîner à la surface des lacs des filets pour récolter une sorte de boue verte qu’ils faisaient sécher au soleil… et incorporer à leurs galettes de maïs. Il s’agit plus précisément d’une cyanobactérie, une bactérie réalisant la photosynthèse. De nos jours la spiruline est reconnue comme un aliment de choix. Connue comme substitut à la viande animale par les végétariens et végétaliens, elle séduit désormais un large public. Composée à 70 % de protéines, la bactérie est bienfaitrice. Selon Persistence MarketResearch, le marché mondial de la spiruline atteindra plus de 1,6 milliard d’euros d’ici 2026. Le marché mondial des extraits de spiruline devrait générer 220 millions d’euros d’ici 2025 et l’Europe devrait maintenir sa position, atteignant une valeur estimée à 70,4 millions d’euros d’ici 2025. En 2017, l’Europe a connu le plus grand nombre de lancements agroalimentaires avec de la spiruline, avec 70% des lancements mondiaux. L’Asie-Pacifique représente 14% des lancements, l’Amérique du Nord 10%, le Moyen-Orient et l’Afrique 5% et l’Amérique latine 1%.

Un produit miracle, une vocation née !

La spiruline renforcerait les défenses immunitaires, comblerait les carences alimentaires, elle est détoxifiante, stimulante, fortifiante, cicatrisante, on lui prête toutes les vertus. Remède contre la malnutrition, pain céleste des sportifs, elle se consomme à tout âge, et se mélange à toutes les sauces. Mieux encore, elle peut se vanter d’un pouvoir préventif des pires maladies, tel le cancer. Une étude portant sur 87 personnes au Kérala en Inde atteintes de leucoplasie orale a montré que la prise d’un gramme par jour de spiruline pendant une année a permis la régression complète des tumeurs chez 45% des personnes traitées contre 7% chez un groupe placébo. Elle se veut même un remède infaillible pour le cholestérol, le diabète ou encore la tension artérielle. La spiruline semble pouvoir traiter la glycémie mieux que les médicaments les plus utilisés pour le traitement de cette maladie. Récoltée depuis des millénaires dans les eaux chaudes et peu profondes, on estime qu’un kilo de spiruline contient autant d’antioxydants qu’une tonne de fruits. Maher ne lésine pas sur ses bienfaits. Cet ingénieur en mécanique a très vite été séduit par l’idée lorsque son père, ingénieur en aquaculture, lui propose de lancer le projet. “Elle va devenir la tendance numéro un dans les années à venir, l’alimentation de 2050”, nous annonce-t-il. Gérant d’Eden Life, une ferme de culture de la spiruline biologique, située dans l’oasis de Kettana dans la région de Gabès, Maher mise tout sur cette algue microscopique. L’entreprise est née en 2015 et emploie à ce jour 13 personnes. Elle élabore des ingrédients à haute valeur ajoutée destinés à la nutrition humaine et à la cosmétique. Sans additif ni colorant, le produit est 100% naturel, cultivé dans des bassins sous serre pour contrôler son atmosphère et ses intrants 100% biologiques. “On cultive des algues dans des bassins puis on procède à la collecte de la biomasse, on fait le séchage, à température inférieure à 45 degrés, pour veiller à la qualité des vitamines”, nous explique fièrement Maher. Eden life commercialise la spiruline sous forme de gélules, en poudre ou en paillettes (forme brute).
À chacun son histoire, mais une passion les réunit, Slim n’est pas resté indifférent aux vertus de la spiruline. Un destin tracé ou la trempe d’un hardi qui sait dénicher les opportunités. C’est en visionnant un reportage télévisé qu’il se projette déjà comme producteur de spiruline et façonne les premiers pas de BioMed. “En 2014, lorsque j’ai regardé le reportage, la première chose qui m’est venue à l’esprit est que les besoins pour la culture de la spiruline sont à notre disposition en Tunisie, et particulièrement dans ma région, à Medenine. Le climat est propice alors pourquoi ne pas me lancer et être le premier dans la région”. Armé de volonté, de passion, débordant d’énergie et de soif de réussite, Slim se lance dans l’aventure avec pour seul pilier son ambition.

Des ambitions qui voient le jour grâce au programme Mashrou3i

Licencié en comptabilité et finance, Slim ne cache pas son train de retard. « Ma formation est loin du domaine de l’agriculture. J’ai commencé par faire des recherches et à m’autoformer à travers les réseaux sociaux et les publications scientifiques”. En 2015, la BTS lui refuse un crédit pour manque d’expertise dans le domaine. Il en faudra plus que ça pour le décourager. Il prend contact avec le premier expert à introduire la spiruline dans les années 1990 en Tunisie, à El Alia, pour un stage accéléré et adhère par la suite à la Fédération des spiruliniers en France à travers laquelle il décèle les secrets de cette plante, ses vertus et ses techniques de culture et de production. Il débute en 2016 un programme de formation avec les experts régionaux de Mashrou3i. Il élabore un plan d’affaire bien rodé grâce aux formations dispensées par HP LIFE e-learning alliant des outils opérationnels, de marketing et de gestion d’entreprise. En 2017, Slim bénéficie d’une formation et d’un coaching de groupe réalisé par un expert de l’ONUDI et en présence des banques et instituts de microfinancement qui opèrent dans le Sud. Toujours dans le cadre du programme Mashrou3i, il obtient l’appui d’un expert en communication et marketing qui l’aidera à travailler sur le packaging et l’accès au marché de l’agriculture hors-sol. “L’appui du programme Mashrou3i m’a permis de réaliser mes ambitions, surtout grâce à l’accès au financement. J’ai d’ailleurs pu décrocher en 2017 une subvention de 25 000 dinars après être arrivé parmi les cinq premiers lors d’un concours lancé par la FAO. J’ai lancé mon projet avec un investissement de près de 60 000 dinars. En septembre 2017, j’ai commencé la récolte et la production” nous confie Slim. Le savoir-faire est une denrée rare dans le métier.

Lorsqu’on aborde avec Maher la question de la qualité, il est sans équivoque. “Mashrou3i nous a accompagnés dans notre démarche de recrutement et grâce à leur appui, nous avons pu générer des postes d’emploi. A travers des programmes de formation en hygiène et en qualité, et le recrutement d’un technicien et d’un ingénieur, qui se consacre à plein temps au contrôle de la qualité, tel que recommandé par le programme, nous avons pu sensiblement améliorer la qualité de nos produits, gage de réussite dans le métier”.
A Kettana comme à Medenine, les deux entreprises font la fierté de la communauté locale. “Kettana est une petite commune, et tous ceux qui travaillent avec nous sont originaires de cette région. Nous avons fait entrer 13 employés, diplômés en biologie. Nous accueillons chaque année des jeunes stagiaires. La population locale est fière de la dynamique créée par ce projet, d’autant plus qu’il est assez novateur”. A Médenine, Slim met à profit son parcours lors des sessions de présentation de success stories organisées par l’APIA, pour inspirer les jeunes de la région et les encourager à se lancer dans l’entrepreneuriat.

La Chine et le Maroc, les redoutables !

Un filon qui reste en mal d’attention selon les jeunes entrepreneurs. Toutes les conditions sont réunies pour que le secteur conquière ses lettres de noblesse en Tunisie. Soleil et oasis font la manne des grands producteurs. Mais le secteur est freiné par l’étroitesse du marché tunisien et la concurrence de marchés mieux structurés tels que le Maroc et la Chine, nous explique Slim.
Eden Life est une entreprise bien établie sur le marché et se vante d’une certaine notoriété. Elle produit environ 2000 kilos par an, et exporte 70% de sa production vers la France et la Suisse. Néanmoins, l’entreprise n’est pas à l’abri des déboires du marché local et doit tout miser sur l’exportation. “La Tunisie n’est pas encore mature, la spiruline se vend cher car son coût de production est élevé. On ne travaille pas beaucoup sur la Tunisie, car la commercialisation et le marketing coûtent cher. On compte parmi nos clients quelques pharmacies et parapharmacies locales, à travers des ventes en ligne grâce au site jumia. Mais on reste concentré sur l’export”,nous précise Maher. Un produit de luxe, qui s’adresse aujourd’hui à une infime frange de la population. La spiruline se vend à 60 et 70 euros le kilo à l’export, et entre 150 et 180 dinars en Tunisie. Près de 7 producteurs se partagent ce petit marché, auxquels s’ajoutent les commerçants-revendeurs, nous explique Slim. “Même si le climat est fortement propice en Tunisie, il faut travailler sur l’export. Le Maroc demeure un concurrent très sérieux. Le pays bénéficie lui aussi de conditions climatiques très similaires à celles de la Tunisie et offre une qualité équivalente aux produits tunisiens. La Chine, elle, table sur les économies d’échelle et la production de masse avec néanmoins une qualité médiocre, mais elle réussit à casser les prix du marché”, nous confie Slim. Il faut miser sur des coopérations entre producteurs et faire connaître le label tunisien à travers des foires à l’étranger, recommande le jeune entrepreneur. “C’est ce que fait le Maroc”, précise-t-il. “En Tunisie, on a du mal à honorer des grosses commandes, car la capacité de production des entreprises établies ne le permet pas et chacun travaille seul. L’année dernière, la Russie a passé une commande de 10 tonnes, on n’était pas en mesure de l’honorer. Il faut mettre en place une structure qui rassemble les producteurs et qui soit un vis-à-vis direct des marchés internationaux”, insiste Slim. Pour dénicher une place de choix, nulle autre solution que de miser sur un label tunisien, certifiant la qualité des produits. Slim plaide pour un contrôle systématique des produits par les centres techniques, les laboratoires centraux et les ministères de tutelle, et pour des cahiers de charge bien établis et suivis pour jeter les bases d’un véritable label de qualité tunisien, notamment pour contrôler les produits chinois.

Les trésors cachés de l’or vert !

Le secteur a de beaux jours devant lui. L’algue aux mille vertus n’en a pas fini de surprendre. Ses pigments cachent un autre sésame, qui fait la fortune des producteurs. Slim et Maher ont tous deux en projet d’exploiter cette nouvelle manne et de se pencher sur l’extraction des pigments de spiruline. En partenariat avec l’Institut de biologie de Gabès et la technopole de Sidi Thabet, Slim peaufine son projet. “ Les pigments présents dans la spiruline génèrent une plus grande valeur ajoutée, mais leur extraction exige un certain niveau d’expertise et des équipements onéreux, d’où mon idée de m’associer à un laboratoire de recherche et de proposer ce projet à un doctorant dans le cadre de son travail de recherche. Il pourra par la suite déposer un brevet, tout en laissant la libre exploitation à BioMed.” nous annonce Slim. De son côté, Maher se lance dans les produits cosmétiques à base de spiruline comme les savons, l’huile de massage, les masques et les shampoings. “La spiruline est très riche en bétacarotène, on vise les produits cosmétiques à base de spiruline, car c’est très bon pour la peau et les cheveux. C’est notre prochain objectif, avec la certification 22 000. A long terme, on vise l’extraction de protéine”, nous annonce-t-il fièrement. Employant deux ingénieurs, avec une capacité de production de 300 kilos par an, Slim voit les choses en grand. Il compte actuellement quelques clients à Médenine et à Tunis, incluant les parapharmacies, les salles de sports, les clubs de karaté et de boxe. Il compte prochainement élargir son portefeuille clients sur le Grand Tunis, notamment du côté de la Marsa et Carthage, pour viser une clientèle plus aisée. “Avec l’extension que je compte faire, je vais avoir plus de bassins, et m’attaquer aux produits cosmétiques. On a déjà commencé avec le savon, l’huile pour cheveux et les masques de corps. Notre production est 100% artisanale et personnalisée pour répondre aux besoins de tous les types de peau, garantir la qualité des produits et l’obtention d’un produit de premier choix.” En Tunisie, constate Slim, les mentalités évoluent et le produit se fait de plus en plus connaître. L’objectif de cette jeune entreprise est d’atteindre une tonne de spiruline par an d’ici 2021, décidée à faire de cet aliment la friandise préférée du Tunisien.

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